Papa n'est plus là

Extrait de Petit pot de biscuits 1


Lundi 20 mars 2000

J’arrive à ta chambre, je t’aperçois, la barbe longue, tu m’attendais. Sur ta table de chevet, un jus de pomme repose à mon intention. J’en suis touchée et tente de n’en laisser rien paraître. Tu veux que je mette de la crème sur ton corps. Tu m’obliges à regarder ta déchéance. Ton corps tout maigrelet, ta peau fripée. Je te propose de me réchauffer les mains avant. Je commence par les jambes, les pieds. Ils ont désenflé. Nous avons les mêmes pieds. Je poursuis, les jambes, les cuisses, plus osseuses que charnels. Je trouve injuste que le crépuscule de la vie atteigne ta dignité. La pudeur, tu n’en as rien à foutre, tout ce que tu veux c’est encore un peu plus de crème.

Je poursuis ton hydratation, tes bras pleins de perfusions. Des bras bleutés qui ont travaillé fort, des bras décharnés. Tu veux m’aider. Je te dis de laisser reposer tes bras que je m’en occuperai. J’y vais doucement, de peur d’accrocher les perfusions. Je prends tes mains. Elles sont si douces. Devenues adultes, nous ne prenons jamais la main de nos parents. Ces mains pourtant nous ont accompagnées tant de fois sur le chemin de nos vies, de notre sommeil. Tu nous as bercés et caressés avec tes mains de travailleur manuel. Elles m’ont ému tes mains. J’ai pensé au pouvoir guérisseur des mains. Quelqu’un m’avait déjà dit que mes mains avaient ce pouvoir. En touchant ton corps, j’ai souhaité te transmettre un peu de mon énergie.

L’oxygène irritait tes narines. J’ai demandé du Salinex. Quelques gouttes dans ton nez et déjà tu te sentais mieux. Comme un enfant au plaisir de sa découverte, tu en redemandais. Tu badinais avec la douche salée que je te faisais prendre malgré moi, ne pouvant doser chaque fois. Comme tu me disais : Mets-en ce n’est pas de l’onguent. À force d’en remettre, tes narines se sont dégagées. Comme un enfant tu m’as montré ta « grosse » crotte de sang, justifiant ainsi les ablutions nasales que je t’avais administrées.

Tellement content que tu as voulu faire ta barbe. Je n’ai pas osé te proposer de la faire, ne voulant pas blesser ton orgueil. Le mouvement de va-et-vient a fait augmenter tes pulsations cardiaques, je t’ai alors proposé de poursuivre. J’y allais doucement de peur de t’irriter la peau. J’ai replacé tes oreillers et nous avons discuté.

Il y avait une dame qui partageait ta chambre, qui venue pour un examen, s’est retrouvée hospitalisée en voie d’être opérée. Je t’ai alors raconté comment j’avais accouché de Victor-Emmanuel. Branchée sur le moniteur, test de diabète aux 2 heures, deux sondes une pour uriner l’autre pour provoquer les contractions, le sulfate de magnésium, l’accouchement, les chutes de pression, la mort à deux pas et pas de résistance. La vie qui s’enfuit sans que l’on crie gare. J’ai dû te quitter les heures de visites terminées. Tu étais calme, tu avais l’humeur badine. Il semble que les choses se soient gâtées dès que je suis partie.

Mardi  21 mars 2000

Ce téléphone que je redoutais tant, il est là. Ma sœur me demande de me rendre à l’hôpital, l’heure est grave. Les médecins ne savent pas si tu passeras au travers. Je raccroche, je tremble au-dedans, mon père est mourant. J’enfile ma jupe noire, un chandail rouge. J’étouffe un sanglot criant : ce n’est pas vrai. Il me faut prendre sur moi, je ne sais pas dans quel état tu seras. Ce n’est sûrement pas le temps d’avoir les yeux bouffis.

Je roule sur l’autoroute me demandant ce qui m’attend. Cette réalité que vivre c’est aussi mourir me rattrape. Je pense aux miens, d’y penser me réconforte. Je trouve la route longue. J’arrive à la chambre de mon père, j’entends ses râles, sa souffrance, plusieurs personnes du corps médical sont présentes. Je me sens malhabile devant tous ces gens qui regardent, qui attendent que quelque chose se passe.

Je t’aperçois te battant pour chaque respiration, la tête osseuse, un crâne qui sent la mort, la bouche sans support dentaire. Tu cries ta douleur, t’agrippes à nos mains. Nous te touchons le front, les épaules, te prenons les mains pour être avec toi, pour que tu ne te sentes pas seul comme tu le craignais tellement. Les infirmières vérifient régulièrement ton taux de sucre, tes urines, tes pulsations. Ton taux de potassium est trop élevé. La question est de savoir s’il redescendra. Le temps file, le personnel est attentif. La nuit avance, la mort s’installe tout doucement en toi. Fatigué de te battre, tu nous dis n’être plus capable. Tu souffres. Les effets de la morphine s’estompant, la lucidité te reprend. Je sens la douleur, celle qui nous mène au bout du chemin, celle où on est prêt à tout pour en être délivré. Ta délivrance est proche. Tes mains sont cireuses. Le personnel médical s’adresse à toi comme si tu étais conscient. Je crois que tu nous entends. Nous sommes là à te veiller, à t’accompagner dans ton dernier souffle de vie.

Mercredi 22 mars 2000

Au petit matin, tu déménages de nouveau. Cette fois, nous savons que tu nous quitteras dans quelques heures. Nous encaissons, nous nous soutenons. Merci de nous avoir permis ce dernier au revoir, favorisant ainsi le respect de tes volontés. Je ne t’ai rien dit, parce qu’entre nous tout avait été dit, les pages bien tournées, j’étais en paix avec toi. Je voulais tout simplement être là avec toi, comme si la vie suivait son cours. La présence du prêtre pour les derniers sacrements nous a rappelé que ton départ était proche. Tu semblais reposé davantage, être moins souffrant, plus calme. Pendant sept ans tu as vécu avec ta maladie, tu ne voulais pas nous déranger, tu avais ta fierté. Je crois que l’on sent ces choses-là. La veille une travailleuse sociale avait communiqué avec nous pour que nous te parlions de déménager en un lieu plus sécuritaire pour toi. Mon commentaire fut le suivant : elle est mieux de se lever de bonne heure, on ne déménage pas un arbre après 40 ans. La veille nous avions parlé de la mort, tu étais prêt à partir.

Ton petit-fils est venu nous rejoindre. Il voulait être là, avec nous, pour te dire au revoir. En fouillant dans tes photos, nous avons découvert qu’il était ta copie conforme au même âge. L’après-midi a passé, la vie s’éteignait tout doucement en toi. Je suis retournée à la maison pensant revenir vers 23h00. Je crois bien que tu as senti que je ne souhaitais pas assister à ton dernier souffle, tu as attendu que je parte pour rendre l’âme. À 17h45, j’ai reçu un appel de ma sœur, me disant qu’il ne t’en restait plus pour très longtemps. Quand ta mort fut officielle, j’ai eu de la peine, j’ai pleuré, j’ai dit que tu nous avais beaucoup aimées. Que tu nous avais donné sans doute plus que notre mère. J’étais triste et en même temps contente que ton calvaire soit terminé. Tu es mort avec les tiens.

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